N° 42
Hiver 2002/2003

[Dossier Jacques Bertin]

En vente jusqu'au 20 mars 2003.

Ou par correspondance :

CHORUS (Les Cahiers de la chanson)
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Editorial de Marc Robine

Il y a de "L’albatros" – celui de Baudelaire, bien sûr – dans la dégaine et la démarche de Jacques Bertin. Un peu dans sa silhouette de grand oiseau maigre ; beaucoup dans cette incroyable rigueur faite d’orgueil, d’intransigeance et de dignité, qui le tient à l’écart des hochets de la gloire et des frivolités de ce monde, à des hauteurs où l’air ferait sans doute "éclater vos poumons" (Richepin), mais où le poète "brave la tempête et se rit de l’archer". Non par morgue, crânerie ou coquetterie : simplement parce que "ses ailes de géant l’empêchent – vraiment – de marcher" sur les sentiers tant fréquentés de la compromission et du succès médiatique que l’on force comme une fille facile.

On ne choisit jamais une telle voie par plaisir, l’exigence poussée à ce point étant, le plus souvent, le plus court chemin vers l’incompréhension et la solitude. Il y faut donc beaucoup de lucidité, un évident courage et une haute conscience de son art. A ce sujet, Bertin aime d’ailleurs citer Félix Leclerc qui fut toujours, pour lui, une sorte de modèle et de conscience : "Je ne suis pas un chanteur, je suis un homme qui chante." La nuance peut sembler infime... mais tout est là ! A ses débuts, alors qu’il aurait pu n’être, au fond, qu’un jeune chanteur plein de promesses parmi d’autres, des critiques bien intentionnés pensèrent sans doute lui rendre service en le comparant à Brel, Brassens, Trenet ou Ferré. Des influences que l’on pouvait, certes, pister çà et là dans ses premiers disques, mais qui s’estompèrent très vite, au profit d’une écriture ample comme un grand souffle et absolument différente de tout ce qui peut exister par ailleurs en matière de chanson.

Une écriture qui, s’il fallait absolument la rattacher à une famille d’esprit, chercherait plutôt ses racines du côté de l’Ecole de Rochefort pour laquelle, il est vrai, Bertin n’a jamais caché son estime (ni sa tendresse admirative pour certains de ses piliers, comme René-Guy Cadou ou Luc Bérimont). Ainsi donc est-il plus facile d’associer Bertin à une école de poésie qu’à l’héritage d’un certain âge d’or de la chanson. Là est une grande partie du "problème". Pas seulement celui de Bertin, mais du principe même de la poésie chantée. Au-delà de son pur travail d’auteur, pourtant, Bertin est un interprète d’un lyrisme exceptionnel, doté d’une voix chaude et fraternelle, portant le chant comme une respiration vitale... ainsi qu’en témoigne à nouveau son tout récent album, La Jeune Fille blonde, son vingtième opus en l’espace de trente-cinq ans.

Nul n’est prophète en son pays, dit-on. De fait, Jacques Bertin, sans l’ombre d’un doute l’un des auteurs-compositeurs-interprètes francophones essentiels de ces dernières décennies, reste incroyablement méconnu en France. Aussi, plutôt que d’entrer dans le jeu d’une vaine polémique, laissons le dernier mot au journaliste québécois François Desmeules qui écrivait (dans la revue Voir) : "Beaucoup de chanteurs célèbres devraient mourir de honte en entendant Bertin !"

Marc Robine