Le mot de Jacques Bertin

 

On trouvera ci-contre le résumé d'une controverse désormais éteinte - et définitivement, j'espère - concernant mon essai Du vent, Gatine !.

Diffamé deux fois, je fais savoir que j'emploierai à l'avenir sans avertissement tous les moyens légaux pour ne plus l'être ou obtenir réparation.


Jacques Bertin

 

 













Du vent, Gatine ! (et des remous…)


Sur une polémique


Mon livre Du vent, Gatine !, publié par les éditions Arléa en 1989, est aujourd'hui épuisé. Il est basé sur la correspondance de René Gatine, un Français originaire de Chalonnes-sur-Loire (Maine-et-Loire), émigré en Alberta à la fin du XIXème siècle.

La revue Rabaska est la revue d'ethnologie de l'Amérique française, publiée à Québec par la Société québécoise d'ethnologie. C'est par hasard que j'ai trouvé dans son numéro 6, de 2008, un article concernant un livre de Juliette-Marthe Champagne sur la colonisation de l'Ouest canadien (De la Bretagne aux plaines de l'Ouest canadien. Lettres d'un défricheur franco-albertain, Alexandre Mahé (1880-1968) Presses de l'Université Laval, 2003). Je me suis procuré cet ouvrage et, le lisant, je suis tombé sur un passage tout-à-fait ahurissant. Après avoir noté, avec justesse, que "De l'histoire de ces paysans, peu à survécu, particulièrement en français, car ils n'ont laissé dans leur sillage que de très rares documentaires", puis dressé une liste non-exhaustive de ces traces, madame Champagne écrit :

"Le roman historique de Pierre Bertin, Du vent Gatine, lui aussi basé sur une collection de lettres de famille, quoique n'étant pas un travail universitaire, doit figurer dans cette historiographie, si ce n'est que pour le débat qu'il a suscité (Pierre Bertin, Du Vent Gatine !, Paris Arléas, 1989). Bertin, qui a reconstitué l'histoire de cette famille en utilisant des lettres trouvées dans un grenier du département de Loire-Atlantique, a fait un ouvrage bien plus représentatif de son imagination que de la situation réelle. Dans sa critique du roman, Paul Genuist (1) démontre comment Bertin fait preuve d'une incompréhension totale du processus d'adaptation de la diaspora française et d'un colonialisme inacceptable. On voit à la façon condescendante dont il juge les membres de la famille Gatine qu'il les considère comme des "perdus" de l'Amérique, errant en quête de fortune, et il se moque de leur français "inculte" pour mieux faire valoir la "supériorité" du sien Question de perspective, insiste Genuist, car il s'agit d'une famille qui a réussi dans son projet d'immigration."

(1) Paul Genuist ; "Du vent, Gatine ! : le rêve albertain revu et corrigé cent ans après" Après dix ans…, CEFCO,11 Université de l'Alberta, Faculté Saint-Jean, 1992, p. 105-114.

La référence à Paul Genuist doit être expliquée : il s'agit d'un commentaire ancien d'un universitaire canadien à qui, en son temps, j'avais écrit pour protester, mais qui avait dédaigné de me répondre. Toutefois, son attaque n'atteignait pas la violence (incompréhension totale, colonialisme, condescendance, etc) de celui que j'avais pour l'heure sous les yeux. J'ai compris alors le risque que je courais : de génération en génération, j'allais devenir, pour des étudiants et historiens successifs, se relisant les uns les autres sans remettre en question la "doxa" universitaire, le sale type qui avait mis ses vilaines mains dans notre bon patrimoine. Au Québec, on ne veut pas s'intéresser aux francophones de l'Ouest canadien. Au Canada, les anglophones détestent que l'on disent par le vaste monde que le Canada a été d'abord colonisé par les Français. En France, tout le monde s'en fout. Et donc, j'étais mal parti…

J'ai donc recherché l'adresse de madame Champagne et lui ai envoyé le message suivant :


(on y verra que je fais allusion au professeur Roger Motut, universitaire albertain et mon très excellent ami, qui est là-bas un des militants et écrivains les plus constants du " fait français dans l'Ouest ")

Jacques Bertin

A madame Juliette Marthe Champagne

Le 1er août 2009

Madame,

Je suis l'auteur du livre Du vent, Gatine ! (Arléa - Paris- 1989) dont vous parlez dans votre travail De la Bretagne aux plaines de l'Ouest canadien. Votre travail ayant été signalé par la revue Rabaska, je me le suis procuré et j'ai pu, tardivement hélas, lire le paragraphe que vous me consacrez. C'est navrant.

Je suis, depuis mon premier voyage au Québec en 1983, passionné par ce pays (j'ai écrit Félix Leclerc, le roi heureux, en 1987) et par l'histoire de l'Ouest canadien. Et j'ai dû, depuis ce premier voyage, "traverser" une cinquantaine de fois. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver à la page 15 de votre ouvrage ces lignes dans lesquelles le mépris, la désinvolture, l'ignorance se mélangent pour un commentaire qui n'a manifestement aucun rapport avec ce que j'ai écrit. Vous semblez n'avoir pas lu mon livre et c'est pourquoi je souhaite vous l'envoyer aujourd'hui.

Vous vous basez sur un commentaire de monsieur Paul Genuist - auquel j'avais écrit en son temps une lettre de protestation mais qui ne m'a jamais répondu. J'espère que vous serez plus courtoise que lui.

Je vous signale d'abord quelques erreurs : mon nom est Jacques Bertin et non Pierre Bertin ; l'éditeur est Arléa et non Arléas ; les lettres proviennent d'un grenier de Maine-et-Loire et non de Loire-Atlantique. Passons.

Surtout : ce livre n'est pas un roman. Ni même un roman historique. C'est un essai. Tout ce que je raconte est strictement vrai (1). Je suis allé en Alberta, sur place, comme vous le constaterez en me lisant. J'ai rencontré les descendants de René Gatine en France, bien sûr, et aussi en Alberta et j'ai recueilli leurs souvenirs.

Soudain, sous votre plume, je deviens un " colonialiste ". Je ne puis répondre à une telle affirmation quasiment injurieuse : elle n'a aucun fondement. Quel sens peut bien avoir pour vous ce mot ?

Puis je mépriserais mon héros… Pour mieux faire valoir " la supériorité " de mon français… C'est absurde.

Puis vous vous permettez de dire que Gatine n'a pas échoué... Mais si vous aviez lu mon livre vous sauriez la liste impressionnante des drames vécus par lui. Jusqu'au dernier : ruiné. Quand on est ruiné, vous appelez ça comment ? Une réussite ?

Des inexactitudes, il y en a pourtant. Comment faire autrement lorsqu'on découvre un pays, une histoire ? J'ai, quinze ans avant vous - et sans vos moyens - traité d'une histoire plus ancienne que la vôtre de vingt ans ! Je me fais des reproches, bien sûr - mais ils n'ont rien à voir avec votre commentaire…

Je vous signale que mes relations avec la famille de René Gatine - en France (2) comme en Amérique - ont depuis toujours été excellentes. Elles ne l'auraient certainement pas été si j'avais parlé de Gatine avec mépris. Et puisque vous avez obtenu le Prix Roger-Motut, apprenez aussi que Roger Motut (mon vieil ami et mon cher professeur Motut !) a traduit de sa propre initiative mon livre en anglais (avec son ami Maurice Legris) et qu'il tente depuis longtemps de lui trouver un éditeur au Canada. Je ne pense pas que ce militant du fait français dans l'Ouest aurait agi ainsi si j'avais été le triste sire dont vous parlez.

Je ne vois d'autre raison à votre mépris hargneux comme d'ailleurs à celui de Genuist, que le réflexe de vouloir se valoriser en débinant un absent - qui, de plus, n'est même pas universitaire, voyez-vous ça ! Et peut-être tout simplement parce que le sujet est exactement le même que le vôtre ? Et il y a aussi le préjugé anti-Français, si fréquent au Québec (" De quoi se mêle-t-il ? On n'a pas besoin de lui, on est capable etc. ") Ce qu'on nomme tout simplement la jalousie ?

Vous savez pourtant comme moi que très peu de gens s'intéressent à cette région et son histoire. Et que les anglophones du Canada souhaitent généralement que la tentative francophone dans l'Ouest prenne dans l'Histoire le moins de place possible. Vous devriez donc applaudir au travail de restitution réalisé par un Français seulement mu par la passion de raconter à la France cette aventure ! Vous remerciez en ouverture de votre livre les nombreux services, offices et bureaux qui vous ont aidés. Sachez que j'ai fait ce travail - recherche et voyages - à mes frais, oui, sans aucune aide d'aucun service officiel. La passion seule était mon moteur. Ca mérite au moins le respect.

Votre travail aussi le mérite. C'est une question de principe. Je vais donc le lire et je vous promets que si j'y trouve des faiblesses, je ne me montrerai pas aussi méchant que vous-même et Genuist.

Je suis très en colère contre vous. Voyez-vous, votre livre est paru quinze ans après le mien ; et j'imagine un autre universitaire, dans quinze autres années, qui fera de moi, sans m'avoir lu, lui non plus, quelque criminel dangereux dont la sinistre carrière aura été heureusement épinglée par deux chercheurs incontestables : Genuist et vous-même… Et ainsi de suite. C'est ainsi que, par déplacement progressif, on devient un menteur, un imposteur, un bandit…

Je vous prie donc de me répondre en vous expliquant. Si vous me dites qu'il s'agit d'une distraction fâcheuse, d'un peu de légèreté due à une semaine de travail trop chargée, je vous pardonnerai et vous offrirai un verre, un jour prochain. Sinon, je vais me mettre vraiment en colère. Car je veux que ça cesse - et je suis donc décidé à employer les moyens académiques et/ou médiatiques pour rétablir la vérité et aussi le respect auquel j'ai droit.

Je vous prie de m'envoyer par retour - et par respect - votre adresse postale afin que je vous envoie ce livre dont la lecture vous aurait évité de me porter préjudice.

Sans amitié, pour le moment.


JB

(1) Il n'y a que pour l'affaire des "18" chevaux tués (page 194 à 196) que j'ai, depuis longtemps, un doute - sur leur nombre. Mais cette histoire m'avait été racontée par une des petites-filles de René Gatine, madame Jean Withlock (demeurant alors dans l'Etat de Washington).

(2) Je vous suggère de vous mettre en relation avec madame Monique Hennebelle-Martineau, arrière-petite-nièce de Gatine (ici l'adresse de Monique H-M), à qui je transmets copie de cette lettre. Elle pourra vous indiquer, si elle le juge bon, les adresses aux Etats-Unis, des autres descendants de Gatine, avec qui nous entretenons les meilleurs rapports.

 

A ce message, madame Champagne a répondu le 4 août 2009, par le message suivant. (La discrétion devrait m'obliger, cette correspondance étant d'ordre privée à n'en citer que des extraits ; mais je crois préférable de donner cette lettre largement - n'y enlevant que ce qui concerne des tiers - je ne la retirerai de cet article que sur demande expresse de madame Champagne.)

Cher M. Bertin,

Lorsque j'ai reçu un message de l'Université Laval indiquant que vous cherchiez à me contacter, j'ai bien pensé que vous aviez des reproches à me faire. (…) Ceci pour vous faire comprendre que j'ai voulu tout de même entrer en contact avec vous, pour lire votre message et pouvoir m'excuser, car en relisant mon texte, écrit il y plus de dix ans, je me suis rendu compte que j'y étais allé trop fort. Je me suis rendu compte aussi que j'avais fait une erreur sur votre nom, une faute qui avait passée inaperçue dans la grande presse de terminer le travail. Désolé !

C'est un peu comme le disait Mark Twain, - " À quatorze ans, je n'en revenais pas à penser que mon père ne connaissait pas grand-chose, mais à trente ans, j'ai été étonné de voir combien il en avait appris. "… Je n'ai pas quatorze ans, ni même trente, mais en approchant la soixantaine, j'en apprends toujours.

Bon, comment dire, comment faire mes excuses...

Premièrement, j'ai lu votre livre à plusieurs reprises; je ne le possède pas, mais il n'est pas nécessaire pour vous de faire la dépense de me l'envoyer - j'y ai facilement accès et j'aurai certainement à en faire la relecture. C'est ma mère qui me l'avait fait connaître. Comme vous, je me rends compte qu'il n'y a pas beaucoup de livres du genre, comme le mien et le votre, l'histoire des Français dans l'ouest canadien est fort méconnue et tend à sombrer dans l'oubli. Il n'y a pas grand demande non plus pour nos livres, quoique j'entends dire que le mien se vend encore en Bretagne - d'après mon ancien prof suite à son passage à Brest il n'y a pas longtemps. Mais ici, dans l'Ouest, ce n'est pas des grands " liseux ", et au Québec, c'est comme si l'Ouest canadien et son aspect francophone n'existaient pas. Quant à percer en France, impossible !

Je suppose qu'en préparant ma dissertation doctorale, l'insistance constante de la part de mes professeurs en histoire de développer un esprit critique m'a fait oublier la politesse dont mes parents avaient, il y avait déjà bien longtemps, tâché de m'inculquer - j'ai préparé ce travail en 1993 et 2000. Il y avait sans doute une trop grande susceptibilité de ma part aussi, puisque je viens de l'Ouest canadien, et suis issue d'une génération qui a eu tendance à laisser tomber le français- le voyant comme une langue peu utile dans ce milieu- et aussi étant au Québec lorsque j'ai fait ce travail, et là, étant constamment perçue comme une étrangère à la langue et culture "française" - lire ici québécoise. (Mes grands-parents paternels sont issu du Québec où la famille y était depuis 3 siècles)... De Québécois, et de Français aussi, j'ai entendu les litanies qu'il était impossible de conserver ma langue en Alberta, que je n'étais pas francophone, non, j'étais une anglophone bilingue, que statistiquement le français n'avait aucune chance de continuer d'exister, que l'Alberta c'était l'exil, que je devrais préparer ma dissertation en anglais puisque j'y étais beaucoup plus à l'aise (ceci d'un directeur de ma thèse) et j'en passe.

(…)

Je suppose que lorsque j'ai lu votre livre, au si joli titre d'ailleurs, je crois que j'y ai perçu, comme Genuist, une tendance à voir une critique du processus d'assimilation, qui n'est pas toujours négatif, malgré mes présentes lamentations à ce sujet, dépendant du milieu où l'on vit.

Dans le milieu universitaire, où j'étais alors, la tendance est aussi très forte de percevoir d'autres disciplines, comme le journalisme ou même celui de l'historien " populaire " (c-à-d non-universitaire) - (…) comme étant des travaux moins valables (ou scientifiques). Puisque je travaille maintenant dans le domaine public, je suis maintenant dans l'autre camp, et je vois les choses d'une toute autre perspective.

Je sais que je ne peux pas effacer ce que j'ai écrit, mais je suis désolé de vous avoir blessé et j'espère de tout cœur que vous saurez me pardonner. Votre travail est très important, tout comme ceux de Le Bihan, Pénisson, Le Gal, Gaston Girard et autres, et je dois attribuer mon commentaire à mon inexpérience comme historienne et, à une certaine naïveté. Vous avez certainement raison qu'il y a un certain préjugé contre l'écrivain étranger (…). On a tendance à penser que l'auteur français à plus d'aide à la publication, plus de moyens, mais depuis, je ne suis bien rendu compte que tout comme chez-nous, ce n'est pas toujours le cas. L'aide financière que j'ai reçu du Conseil des recherches canadiennes a payé la publication du livre, c'est tout. Je suis encore bien endetté de mes études universitaires doctorales, et ce sera pour longtemps encore. Quand au versement annuel de droits d'auteur - une trentaine de dollars par année, ce n'est pas grand-chose, c'est même risible.

Mais vous avez su dénicher un trésor de correspondance et suite à vos recherches, et réussi à tout monter dans une belle publication - c'est aussi ce que j'aurais dû dire. (…) Combien d'autres lettres de l'émigrant ont été balayées des greniers et jetées au feu- c'est ce qui est arrivé de celles de mon grand-père faute d'intérêt. Enfin, j'espère que si jamais vous revenez par ici, nous pourrons partager un verre amical.

J'espère tout de même que vous lirez mon travail et vous y trouverez quelques mérites. Je m'intéresse toujours à l'émigration française au Canada et j'espère publier sur le Brigadier-général canadien (et français) Raymond Brutinel, particulièrement sur son expérience albertaine entre 1905 et 1913, ce qui est presque totalement oublié. J'ai aussi beaucoup examiné (sans avoir publié académiquement) la colonisation dans la région de Trochu et le séjour des " pères de Sainte-Marie de Tinchebray " dans le centre albertain - la paroisse catholique de Red Deer a célébré son centenaire il y a quelques années et il fallait bien admettre que l'expulsion des " pères " avait été une grande injustice. J'avais envoyé un texte au Western Catholic Reporter, en anglais, texte qui a été repris par un autre journal catholique en Saskatchewan.

(…)

Je souhaite qu'à l'avenir nos communications seront amicales,

Juliette Champagne



Ayant reçu ce message, j'ai donc envoyé à mon tour à madame Champagne le message ci-dessous, le 9 août 2009 :


De Jacques Bertin

A Juliette Champagne

Je vous remercie de votre lettre qui m'a beaucoup soulagé. Vos mots et votre ton me rassurent - et j'apprécie votre bonne foi. Je vous demande absolument, en toutes occasions (colloque, article de journal, participation à une émission de radio ou télévision, ou à un ouvrage collectif etc.) de bien vouloir rétablir la vérité, me concernant.

Je n'ai absolument pas le sentiment d'être un spécialiste de l'histoire de l'Ouest - mais je crois être un des très rares français qui s'intéresse à ce sujet. Et je ne veux pas être pris pour un plaisantin par toutes les herbes de la Grande Prairie. Qu'on se le dise !

Mes sentiments à votre égard sont déjà beaucoup plus amicaux que le mois dernier.

JB

 


Cet incident se termine ainsi, en ce qui concerne Juliette Champagne, qui pourra, si elle le désire, ajouter les lignes qu'elle voudra au présent texte. Je m'engage sur l'honneur à les publier intégralement, avec empressement.

Ainsi que je l'écris en haut de cet article, je poursuivrai sans avertissement toute nouvelle assertion diffamante sur mon livre. Et j'estime en outre que la responsabilité des autorités universitaires est sur ce sujet engagée.


Jacques Bertin - septembre 2009