n° 113
janvier 2007

 

Index des articles

Du maquis et de la Suisse

 

 
C’est une histoire. Quelques jours avant mes 60 ans, en septembre, je reçois un papier officiel : «Monsieur vous avez droit au statut d’intermittent du spectacle». Oui, pour la première fois de ma vie, ce statut qui fait rêver les jeunes et démarrer les révolutions et les mobylettes ! Suit une somme d’environ 1300 euros. Un pactole. Ces neuf mille balles sont ma légion d’honneur ! (La route de la vie d’artiste est un long ruban…)

Long ruban : je suis artiste professionnel depuis 1967. Les dix premières années, oh, nous autres les «auteurs-compositeurs interprètes», nous n’étions la plupart du temps «pas déclarés», comme on disait avec navrement et résignation. Sont venues plus tard les «vignettes de sécurité sociale». Ce n’était pas encore «le chômage», on n’en était pas là ! Puis, dans les années 80, l’explosion culturelle : la disparition du travail. L’institution avait mieux à faire que ces petits chanteurs non commerciaux.

Je suis alors devenu journaliste ; et pendant douze ans, je fus un artiste du dimanche. Je n’en suis pas mort, soit dit à l’intention des jeunes gens.

Aujourd’hui, tandis que la profession professionnelle et l’institution institutionnelle m’ignorent toujours, un réseau amical, amateur et maquisard me fait travailler. Je tourne. Et dans les règles, et sans tricher (tout les autres trichent – ce n’est pas un secret, je pense ?). Et soudain, j’ai droit au statut mirifique, comme une aurore ; et au petit pécule qui va avec.  

Je suis donc installé dans la position du nabab, lorsque, moins d’un mois plus tard : boum, me dit une lettre de l’administration, vous avez 60 ans, fini l’intermittence, maintenant ce sera la retraite ! Ca n’aura pas duré longtemps, dites donc, la respectabilité : un mois ! Bon. Je cours à la CRAM. Et là : Ah (me dit la dame), vous n’avez pas vos trimestres ! Et, mieux que ça, vous ne les aurez jamais ! Mais sans méchanceté, cependant.

Donc pas de retraite à 60 ans. Alors, je refonce aux Assedic. Quelques lettres incompréhensibles plus tard, en patois administratif reconnu par la Convention européenne pour les langues minoritaires, je me revoilas intermittent, et donc digne à nouveau du beau nom d’artiste !

Telle est mon histoire : quarante ans de métier, intermittent du dernier quart d’heure ! Je devrais être extrêmement fier de cette reconnaissance qui est un bâton de maréchal. Mais, à dire le vrai, je m’en fous. Nous le savons tous, aujourd’hui comme hier, être un artiste, c’est autre chose.

En plus de ça, et tout à fait entre nous, la reconnaissance m’emmerde en ce que la pratique du maquis m’évite de fréquenter un tas de connards culturels à majuscule qui me donneraient la maladie (oh, leur légitimité !). La marginalité est un statut dans lequel on rencontre – Van Gogh, Cadou, Verlaine… - plein de chouettes copains. Etre dans la marge, c’est respirer le bon air, c’est pratiquer une forme d’écologie artistique qui développe les bronches et fait les beaux vieillards indignes. Vivons au maquis !

J’ai un peu honte de mettre à côté de cette énorme aventure les petites nouvelles de la Culture. Le dernier grand événement de l’année 2006 aura été le téléthon. Question culturelle : comment échapper à l’injonction qui vient d’en haut, et qui dit le bien ? Vous donnez au téléthon, sans quoi vous êtes un assassin d’enfant ! Ou alors, vous vous taisez, et vous avez intérêt à raser les murs. Il est devenu sacrilège dans ce pays de s’opposer au clergé médiatique, ses rites, ses sermons. Le médiatisme, cette religion… Si j’étais l’Eglise catholique, je m’interrogerais beaucoup. A quand la rupture ? Elle viendra, tôt ou tard. Le catholicisme, déclarait récemment un Dominicain dans un journal, est en train de «devenir une contre-culture». Le mot me plait. Ayant vu depuis longtemps la contre-culture officielle (le rock, la drogue, tout ça) se marier si facilement au monde libéral, bénéficier de toutes ses attentions, être louée par la parole dominante, j’ai compris qu’il s’agissait d’une escroquerie. Le message christique, voilà un cocktail autrement explosif ! Un autre pétard, une autre révolte, une autre «radicalité» !

Si l’époque avait des couilles, le médiatisme devrait constituer le terrain de lutte principal des cultureux d’aujourd’hui. On devrait les voir se mobiliser par milliers, écrire des manifestes, créer des œuvres contre le bulldozer à l’œil glauque et à l’âme visqueuse. Eh bien, non, rien du tout. Absents ! Pas du tout concernés. Personne.

Et contre la publicité envahissante ? Une autre belle lutte en faveur de l’intelligence ! Quelques militants contre «l’agression publicitaire» viennent de passer devant les tribunaux, je leur envoie mon amitié… Mais cette bagarre non plus n’inspire pas les cultureux.

 

Et la langue française ? L’attaque massive contre le français ? Bravo à Paul-Marie Coûteaux pour son récent livre (Etre et parler français, Perrin) contre l’américanisation des élites locales. Là aussi, j’applaudis des deux mains, de crainte de ne plus pouvoir le faire après-demain, vu que les imbéciles avancent vite. Mais là encore, l’abstention des professionnels de la culture est totale.

Le sport ? Le sport, ce moyen de saine convivialité, de libération par le jeu, de progrès physique et moral… On se souvient que des incidents, à la suite de je ne sais plus quel match, ont récemment coûté la vie à un pauvre con. Sur l’aliénation par le sport, sur l’emprise de l’argent, pas un cultureux.

Ils se battent pour quoi, les cultureux ? Ecoutez bien : pour la défense à eux de leur droit à eux à leur expression à eux et leur carrière à eux. Cela fait que la différence s’atténue entre culture et petit commerce, forcément…

Terminons par une nouvelle relativement fraîche, quoiqu’elle pue un peu : la fuite à Varennes d’un prélat du spectacle industriel, devenu en pas longtemps un sujet $ui$$e et de rigolade. Je veux parler de cet arti$te qui, tout en chantant La QuêteJe ne $ais $i je $erai ce héro$» ; te fatigue pas : la réponse est non) va réfugier son pognon dans la sombreur des coffres helvètes. Quelques personnes ont fait remarquer que c’était pour une grande part de l’argent public : subventions indues à des spectacles, appropriation exagérée de l’espace sonore public, etc. Elles ont raison. Mais il est notoire que les responsables des politiques culturelles n’ont jamais, au grand jamais, si peu que ce soit, tenté de surveiller ce que les personnes privées se mettaient dans les fouilles, dans ce secteur. Encore un combat manqué.

Au maquis, on respire mieux.

 


Jacques Bertin