n° 130
octobre 2008

 

 

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Affaires, crises et hits

 

Une affaire. "L'affaire" de La Marseillaise sifflée par une partie du public lors d'un match de football de l'équipe de France. Moi, je ne m'intéresse pas du tout au sport, donc je m'en fous. Mais rien à faire, les journaux en sont pleins, faut bien en penser quelque chose.

Allons, penchons-nous sur "l'affaire"… Bon. Quel rapport entre le stade "de France" un soir de match et notre hymne national, nos valeurs, notre communauté, notre histoire ? D'après moi, il faut un sacré culot pour exiger des jeunes qu'ils respectent comme étant "la France" ce mélange recuit de pognon arrogant et de violence médiatique ! Quel rapport avec notre démocratie ? Quel rapprochement possible avec les Résistants qui rôdaient dans l'ombre, les volontaires chantant La Marseillaise à Valmy, les ouvriers de 36 ? Aucun. Ces footballeurs ne sauraient représenter la "Nation" ni me représenter, ni l'image de mon pays, ni l'idée que je me fais de la République, ni aucun de mes idéaux ni ceux de mon père. Personnellement, j'estime qu'on devrait interdire les hymnes nationaux dans les stades. Cessez donc de mélanger la République et la pornographie. Faites du football et du commerce ; ne venez pas vendre vos esquimaux et vos boules de gomme sur le monument aux morts. Nous voulons une loi sur ça. Vite !

La crise. Ce qui est bien, dans la crise, c'est qu'il y a maintenant environ un mois que personne dans un journal ne m'a plus traité de ringard, passéiste, populiste, frileux, raciste, vichyste, collabo. La bêtise contemporanéiste retient son souffle, réfrène son arrogance, il y a comme un doute… J'en profite pour oser respirer. Sans compter que sur les photos, j'ai vu deux ou trois libéraux qui faisaient une gueule de mal de mer, à bord de leurs carnets de chèques en forme de tapis volants sans gouvernail. Ca m'a requinqué.

Les artistes. Une voix sur France-Culture, un soir. Un jeune artiste, dans une émission sur l'art plastique. Il exprime carrément son idée, que voici : étant donné qu'en art, on est célèbre ou rien, sa seule chance est de "faire un hit". Texto. Un hit, comme dans la variété. Faire un hit très vite ou la mort.

C'est, tranquillement exprimé, le contraire de tout ce qui a mu les artistes depuis un siècle et demi. Or, ce jeune homme n'a certainement pas le sentiment de trahir l'esprit que ces mêmes modernes ont créé : la liberté de l'artiste et tout ça. Ni d'insulter l'art. Pour lui être artiste, c'est être adoubé, réussir.

L'idée aussi du succès rapide - idée totalement anti-artistique, totalement libérale. Puis cet incroyable conformisme, cette immoralité affirmée, cette acceptation conformiste de la règle du jeu. La liberté choisissant la servitude, c'est donc là qu'on devait en venir, un siècle et demi après ? On aurait pu se douter que la fin de l'académisme signifiait la fin des critères et donc conduisait inévitablement à la victoire du chaubize...

Eh bien, ainsi sera l'avenir ! Tel qu'il est déjà dans certains secteurs artistiques depuis plusieurs décennies. D'un côté : un machin officiel (j'appelle officielle l'alliance médias-institution-université-tout-Paris : la parole dominante) parcouru de faiseurs de hits

De l'autre côté, errant dans la nature, des artistes fantomatiques, semi-amateurs ou totalement amateurs, inconnus, ringards, réprouvés, pleurant l'humanisme perdu avec leur public, et tous ensemble sachant très bien que l'art officiel (ci-dessus), fait de hits et d'actualités incontournables et certifiées conformes est de la merde.

Je ne le connais pas, le petit gars qui parlait l'autre soir. J'espère ne jamais le connaître. Je trouve que c'est dommage, à son âge, de se vanter à la radio nationale de n'avoir pas d'âme.

Un anniversaire. Les 30 ans de la mort de Brel. Qu'est-ce qu'il avait, Brel, qui faisait qu'avec des chansons moyennes, souvent médiocres, il était un grand ? Sa plus immense chanson, Amsterdam, était une chanson "ratée", ainsi que l'écrivait le journaliste Bertrand Dicale du Figaro, dans un article du 31 juillet 2007. Une chanson "ratée" d'après Brel lui-même, qui ne voulut jamais l'enregistrer en studio, après l'essai triomphal, en public, en octobre 64.

Brel faisait des chansons médiocres ; alors pourquoi le mettons-nous tous - et moi le premier - au rang des grands ? Au rang des quatre fondateurs (Leclerc, Ferré, Brassens, Brel…) ? Parce que, comme eux, il abandonnait le plan-plan de la variétoche, les stéréotypes, les conventions, les petites combines pour réussir (des hits, aurait dit le petit gars ci-dessus). Il mettait sa propre vie dans son œuvre, ce que, jusque là, ne faisaient jamais les artistes de music-hall. Et, avec lui, l'essentiel n'était pas dans le texte ; il était dans cette extraordinaire façon de prendre la salle avec sa voix, de prendre le monde, la société, dans sa chanson. Non pas dans telle ou telle chanson, mais dans l'acte même de chanter. Cela qui tout simplement nous faisait penser que nous avions raison - nous, notre génération, notre jeunesse - de croire en l'art, de croire dans les artistes, et de croire en la culture. Avec sa voix, il fondait notre foi dans le monde.

On parle aussi de Coluche, ces temps-ci. Avec lui, voilà la fin du comique gentil, celui des Fernand Raynaud, des Robert Lamoureux, la fin du "bon enfant"… Voilà le sale gosse, le grinçant, qui, nouveauté, osait être vulgaire. Au début, ça nous faisait vraiment marrer. Puis il devint un chef de bande féodal ravageant la campagne : tout le monde est nul - même moi, allez hop, que rien ne repousse ! C'était de moins en moins drôle, de plus en plus vraiment vulgaire. Et le mauvais goût allait avec l'arrogance (je peux tout me permettre…). Il se crut subversif, mais subversif sans idéologie - c'était bien dans l'époque. Et il termina par un court-circuit entre sa situation de maître du monde et son penchant autodestructeur, cette lamentable candidature à l'élection présidentielle. Insultant pour les citoyens. Sinistre. Ridicule, surtout.

On terminera sur Paul McCartney et sa récente déclaration en Israël (Ou à Québec - il y était en août…) (Ou aux deux ?) Une déclaration digne du roi des cons : "Je suis plutôt apolitique et mon message est un message de paix." Apolitique, hein… Juste des hits.



Jacques Bertin