n° 172
avril 2013

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Oui, la crise

 


La crise. Oui, la crise. Ça va mal.


Tout le monde sait maintenant et tout le monde dit et répète que “ Ça va mal ! ” Et que la société française est en crise. Economique ? Oh oui, mais oh non ! Ce serait trop simple : dix ans de misère pour les classes inférieures et ça repart ! Mais une crise sociétale, culturelle, une crise de foi ; la fin d’un monde.

Voyez : la fin de l’idée qu’on peut avoir foi dans la société, qu’on s’en sortira, que ça ira mieux demain pour les pauvres, pour le climat social, pour l’intelligence, la morale, l’amitié, le désintéressement, bref, l’homme. Et tiens, j’y mets une majuscule, alors que les philosophes s’en moquent (parce que personne ne l’a jamais rencontré) : l’Homme. Les bistrots marquent un silence ; Gégé hésite à trinquer : ça va mal ; mais vraiment mal.

C’est quoi, la crise ? Une crise idéologique ; celle de la modernité. On est persuadé que la modernité va désormais nous apporter des em-mer-de-ments ; et dites, lequel de vous serait prêt à mourir pour la modernité ?

Certes, je suis passéiste-frileux ! Au lieu de cravacher pour enfin être à la hauteur des fameux enjeux, des Américains, des Allemands, des Chinois, bref des gens qui bougent, eux ! J’ai lu et entendu ça vingt fois, cette semaine.

...Et l’on voit tous les jours le travail de destruction : destruction de l’Etat, de l’idée de la France (obsolète), de la famille (la famille, ça ne fonctionne pas, lisais-je il y a quelques semaines dans un article d’un partisan du mariage homo), la destruction libérale, la destruction de tout ce qui a pu hier nous réunir. Demain : chacun seul devant le bulldozer. L’argent mondialisé, et toi tout seul, de la naissance jusqu’à la mort...

Je pense à cela en repliant le grand quotidien national plein d’assurance, de mépris à l’égard du peuple ringard, et tout entier occupé à la lutte contre la frilosité (qui handicape notre économie). J’ai lu aujourd’hui dix fois le mot populisme. Observez l’emploi de ce mot dans les bons médias : c’est atterrant. Il en est de même pour le mot “ Etat-providence ”. Quel mépris ! Comme si le cantonnier n’était pas l’Etat-providence pour le PDG dans sa limousine... (Mon père et ma mère, au boulot à treize ans ; ils ont vécu de l’Etat-providence...)


Donc, se faire engueuler par le journal. La question obsédante semble être : comment se passer du peuple (ce con) ? Il est impératif de supprimer les aides au peuple (les conservatismes) pour (enfin) se tourner vers l’avenir. Là, je revois mon père construisant sa maison de ses mains et qui entendrait qu’on lui suggère de se tourner vers l’avenir...


Et attention : demain Liberté, égalité, fraternité sera populiste. La fraternité est incompatible avec une économie dynamique... Liberté, égalité, chacun pour soi. Et attention : Aimez-vous les uns les autres est déjà dans le rouge...

Evidemment, je vois dans tout ça le triomphe du libéralisme et de son adjoint empressé, le médiatisme. Les classes dominantes, donc, parlons à l’ancienne.

Bon. Mais la culture ? L’intelligentsia ? Les artistes ? Ils nous aident, dans cette crise ? Ne sont-ils pas habitués à parler, donner des directions, des mots de passe ?

Non. Ils ne m’aident pas du tout.

C’est que la culture et l’art arrivent à la fin d’un cycle (la rupture, la rébellion, le dépassement des formes etc.). Les cultureux continuent ce train-train et n’ont surtout rien à dire sur l’homme dans l’époque : l’homme, ça n’existe pas, on n’est pas naïf.

Trop occupés dans l’expression de leurs génies individuels, dans la religion de la novation, toute cette lourdinguerie contemporaine. Les “ révolutions ”. A quoi servent ces “ révolutions ” ? A l’argent et au commerce. Dans certains cas (l’art plastique), elles servent carrément à fonder un nouveau secteur de placements financiers. Dans d’autres cas (la “ mode ”) elles peuvent même servir, en brisant les codes du beau, à aider les industriels à vendre n’importe quoi très vite... Souvenez-vous comme il y a cinquante ans chaque costume était ajusté au millimètre selon les critères de l’élégance. L’élégance, aujourd’hui, c’est d’être “ décalé ”. Belle victoire, grande cause.

Donc, la culture “ bouscule mes conformismes ”, elle “ remet en question mes croyances ”... Ça va durer combien de temps encore ce gag triste ? Le dérangeant ? Arrête donc de me déranger, mon garçon, la vie s’en charge tous les jours.

(Ne parlons pas de la contre-culture, cette fumisterie - parfaitement inoffensive, mais ultra-médiatisée. Tandis qu’un enfant des classes pauvres catholiques, dont les parents étaient jocistes, vous en entendez souvent, à France-Culture ?)

Tiens, là, j’ajoute au morose le sinistre : les dames patronnesses du show-biz se faisant une virginité dans l’humanitaire, les pièces roses etc. Et voilà soudain que le Haut Conseil de l’audiovisuel se penche sur un excès dans je ne sais quelle star-académie... Jamais dénoncées par les artistes dérangeant luttant contre les “ hypocrisies ”...

Oublierai-je la culture en Province... La culture ? Lisez le journal : c’est pour l’image de notre ville, c’est pour attirer les investisseurs ! Ah, pardon ; j’étais resté à Léo Lagrange : l’élévation du peuple...

Donc, je m’effondre. Et je crie. Au secours ! de la reconstruction ! de l’humanisme ! de la naïveté ! de l’amour ! de l’espérance ! des formes anciennes, du déjà vu, des vers de mirliton ! mais AU SECOURS !


Quand soudain, je feuillette le journal local (celui que, justement, tous ils méprisent). Et c’est le moment de la journée où je suis rattrapé par la joie de vivre. Innombrables réunions nocturnes, “ assemblée générale contre la solitude ”, enthousiasme, sexagénaires mobilisés pour les enfants du Sahel, ateliers pour l’éveil des enfants d’ici, rangs d’oignons et amicales des amis de l’amitié... De la joie, du dévouement, de l’esprit vif, ah, merci les localiers !

Allons, commençons donc par aimer le peuple. Aimer le peuple, c’est commencer à s’aimer soi-même.

Ah, je ne suis guère nuancé. C’est vrai : quand je tombe, je m’écroule. Mais, Dieu, que ça va mal... Et moi, je n’en peux plus, dans les bras de personne. La crise, c’est que je n’en puis plus de l’absence d’Homme. La crise, c’est moi.

Il n’y a que l’Homme qui soit véritablement nouveau et révolutionnaire. Et la seule révolte, c’est l’amitié. Cela dit, ça s’effondre. Au secours, les cultureux : on s’enfonce ! Le sol se dérobe sous nos pieds ! Réveillez-vous ! Je crois en l’Homme, parce que je l’ai rencontré : c’est moi ; mais ne me laissez pas seul... 


 

Jacques Bertin