n° 188
décembre 2014

Index des articles

 

 

La grande crise de la culture


La grande crise de la culture... Pas commencée, non. Que je sens venir. Qui s’approche. Tout le monde sait que c’est parti et que la crise – l’autre, la grande - va créer celle de la culture. A cause de l’argent. “ Ca craque de toutes parts ”, dit Le Monde (22-12-14).

Mais retournons en arrière. D’où venons-nous ?

De quelques illuminés de l’entre-deux-guerres. Un Copeau qui partit refonder le théâtre français en s’installant dans un village de Bourgogne avec une dizaine de jeunes gens. Il fallait rompre avec le théâtre de boulevard du samedi soir ; le meilleur moyen, c’était de choisir la solitude, la périphérie, partir au désert ; pour vaincre le théâtre bourgeois, aller jouer pour des paysans !

...De quelques scouts, derrière Léon Chancerel. D’une bande de paumés idéalistes réunis au château d’Uriage. D’un Vilar et de quelques comédiens qui fondèrent la “ décentralisation ” théâtrale et l’action culturelle. De l’Education populaire et des MJC, enfin : la culture pour tous, former le citoyen, monter tous ensemble, progresser individuellement et collectivement par la culture...

Vint le temps de la culture subventionnée. L’épanouissement. Des centaines de salles, des théâtres, des Frac, des médiathèques. De l’argent.

Oh, on n’était pas tous dans le même bateau : la chanson, art majeur français et éternel pourtant, n’était pas concernée ; elle était confiée aux intérêts du commerce, elle ! Et aucune voix ne s’éleva jamais des milieux culturels autorisés pour protester. Un jour, le ministère décida de lancer les “ Musiques actuelles ”. Plusieurs dizaines de salles, qui s’empressèrent de ne rien faire du tout pour la chanson – et ce mot, désormais, “ la chanson ”, n’apparaît plus nulle part... Lorsqu’on veut bien en parler on dit “ chanson française ” et le qualificatif montre la condescendance. Je me répète : la chanson a été officiellement supprimée avant même d’avoir été jamais reconnue au ministère de la Culture.

...Mais à part ce détail mineur, le ministère de la Culture devint le ministère des artistes. Puis le rendez-vous des “ Créateurs ”. Je mets toujours ce dernier mot entre guillemet, tant il m’amuse. Car je n’oublie pas que Vilar se présentait,  lui, modestement, comme “ régisseur ”... Mais vous vous souvenez de ces querelles au sujet des directions des équipements, lorsque “ le vilarisme ” fut déclaré “ obsolète ”, il y a une vingtaine d’années : il fallait que les animateurs, les administratifs, les bureaucrates laissent la place aux artistes !

Nous voilà en 2015. Des salles, des festivals, des Zéniths pour la nouvelle culture massifiée. Et des “ Créateurs ” qui exigent : mon œuvre, ma subvention - ou je fais un malheur (médiatique).

En dessous, la masse des petits, des besogneux, comédiens, animateurs, qui hantent les salles polyvalentes et les maisons de retraite, qui jouent pour vingt personnes à Saint-Machin. Et que le système de l’intermittence va sauver jusqu’à la prochaine fois.

Le problème, c’est qu’il flotte au dessus de cette société une absence de foi, une absence d’idéal qui contraste avec ce qu’on sentait dans les années 60. Et la crise est là, désormais : les subventions vont baisser. Seuls s’en tireront ceux qui pourront exiger – au nom de mon génie créatif.

Mais on ne peut justifier le budget de la culture par la seule expression des Créateurs ! Alors, le haut du pavé essaiera d’embarquer le bas – qui marchera sans doute. Et de même que le système de l’intermittence a permis naguère de diminuer le nombre de comédiens permanents des troupes et donc de dépenser l’argent en décors, relations publiques etc., le bas continuera à faire la piétaille du génie. Au nom de la culture...

Il y aura des mobilisations de “ professionnels ”. Mais ça ne servira à rien. L’âme, voyez-vous, est en allée... La grande urgence, vous vous souvenez ? Le “ on s’en sortira ”, le “ tous ensemble ”, le “ égalité devant la culture ” et autres slogans : obsolètes, “ on ” n’y croit plus.

On a oublié que les fondateurs de la décentralisation théâtrale, à Saint-Glafougne, jouaient dans la MJC ! Et cet essor de la culture pendant les décennies d’après-guerre doit surtout à ce que les gens du peuple, ouvriers, artisans, militants chrétiens et commmunistes, y croyaient. Demain ? Vous verrez bien si ceux-là manifestent...

Ils ne manifesteront pas.

La grande crise est pour demain. Parce que la religion des “ Créateurs ” a étouffé l’âme idéaliste des militants, oui. Mais aussi, raison démographique, parce que le public est septuagénaire - et ça ne va pas s’arranger ! Dans dix ans, les salles seront vides. (Et organiser des séances scolaires ne résoudra pas la question ; celle de l’idéal.)

Ajoutez à tout ça le doute mis par la classe parlante sur notre identité collective, et qui fait notre singularité planétaire... Et le mépris du peuple qui suinte d’en haut, désormais. Dire cela, c’est déjà un peu populiste, non ? Alors “ peuple ”, “ âme collective ”, “ libération collective ”, attention à la dérive...

Oui, l’idée d’émancipation du peuple par la culture a abandonné nos élites. Evidemment, puisque elles pensent que le peuple est  ringard, pourquoi le libérer ? Vaut mieux s’occuper de mon œuvre.

Vous me direz : quelle importance, puisqu’on sait bien que notre avenir viendra de notre adaptation à... l’avenir – pas en tant que peuple mais en tant qu’entité économique ! Ah, j’oubliais l’économie ! C’est le dernier argument sortable en faveur de la culture : la culture, c’est bon pour l’image de notre ville, ça attire les élites (on ne dit plus la bourgeoisie) et ça crée des emplois. Cette thèse qui devrait faire hurler les cultureux est de plus en plus diffusée. Désormais, lorsque le grand journal publie un article dans ce sens, il ne l’accompagne plus d’un autre protestant que la culture, ce n’est pas l’argent ! Non, c’est fini.

Et donc, remplir le Zénith ou l’expo d’art contemporain, ce n’est pas un idéal, juste un “ enjeu économique ”.

Puis la crise s’amène. Salles vides dans dix ans. Sauf celles du show-biz, oui, d’accord. Préparez-vous. Absence totale d’idéaux pour reconstruire. Jeunes gens, il va être temps de partir à la campagne !

Il y eut une époque où l’idéal colorait le réel. Ma jeunesse. Aujourd’hui, il marmonne seul sous le brouhaha médiatique et consommatoire. Plus de on ; juste les foucades des “ élites ” et la morale des gagneurs...

Hier, dans le chef-lieu de mon département, les éducateurs de rue ont manifesté contre la baisse des budgets. Je suis avec vous, les gars... 


Jacques Bertin